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  CD Baby

This project brings together science and music, enabling an unusual and evocative window into the illness MS. The vibrations of the myelin protein were analyzed by quantum mechanics and brought into the audible realm. Then musicians were invited to record over the myelin sounds emanating from the laboratory.
Featuring Steve Horenstein baritone sax,Yoni Silver bass clarinet, Harold Rubin clarinet and voice, Ariel Shibolet soprano sax, Jake Marmer poetry, JC Jones bass and vocalist Yael Tai.

 


Jean-Claude Jones
MYELINATION

Kadima Collective
dist Improjazz

 

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Jean-Claude "JC" Jones, signalons simplement que ce contrebassiste israélien, basé à Jérusalem et amoureux de tout ce qui touche de près ou de loin à la basse, est un militant hyperactif au rôle pour le moins fédérateur qui est parvenu à réunir les jazzmen et autres improvisateurs installés en Terre Sainte (et parfois ailleurs) sous l'égide de son propre label, Kadima Collective. Un militant de la paix également, ce qui ne surprendra personne si l'on tient compte de la situation actuelle au Moyen-Orient, capable de créer une pièce pour quinze contrebassistes (et non des moindres) et d'emmener tout ce joli monde jouer à Jérusalem puis Tel-Aviv et New York sous le nom de "Deep Tones For Peace" ("DTFP"). Sa passion pour l'instrument grave et ses adeptes l'a conduit, ces dernières années, à produire trois triptyques dédiés à trois de ses praticiens... Le premier, intitulé "Guts", est l'œuvre de Mark Dresser et se compose d'un magnifique cd, d'un livret et d'un DVD subtilement pédagogiques. Le second documente l'aventure "DTFP' et comprend l'enregistrement du concert donné le 26 avril à la Manhattan School of Music de New York ainsi qu'un livret de photos et un film sur l'enregistrement de la pièce, tous deux signés par Christine Baudillon et François Lagarde (cf. chronique de Noël Tachet in Improjazz n° 177). Le dernier, simplement dénommé "Solo", rend compte de l'activité de Joëlle Léandre et nous offre, donc, un solo enregistré à Piednu, en mars 2005, la traduction en Anglais de ses échanges avec Franck Médioni, déjà publiés en Français sous le titre "A voix basse", et un second solo capté, cette fois, en septembre 2009, au Guelph Jazz Festival. Producteur et musicien prolifique, homme de passion et d'opiniâtreté, JC force à la fois la reconnaissance de ses proches et l'admiration de ceux qui ne connaissent de lui que le catalogue de Kadima Collective !
Or, il semblerait qu'à l’occasion de ce "Myclination" résultant des recherches effectuées par le Myelin Muse Project, notre homme ait choisi, pour une fois, de s’indure dans l'objet de son obstination créative. Le
Myelin Muse Project, dont l'intitulé mérite quelques explications, est né du désir de quelques pionniers (JC lui-méme, le chimiste et musicien Andy Shipway et l'acuponcteur guérisseur Aaron Askanase) de capter les sons fondamentaux du corps humain. Vous savez, en effet, que notre organisme est constitué d'une infinité de molécules toujours en mouvement dont le grand chambardement produirait une insoutenable cacophonie s'il n'allait beaucoup trop vite et n'émettait donc des sonorités beaucoup trop aiguës pour que nous puissions les percevoir. Les trois hommes se sont donc mis au travail et, au moyen d'un logiciel particulièrement sophistiqué, sont parvenus à ralentir progressivement la vitesse des signaux reçus jusqu'à l'obtention d'un son vingt millions de fois moins aigu que le message original, qui puisse ainsi atteindre notre oreille.

Dès le départ, leur terrain d'investigation privilégié fut la myéline, cette gaine de protéines enveloppant les fibres nerveuses, le cerveau, la moelle épinière et le nerf optique, sans laquelle le système nerveux dans son ensemble s'altère peu à peu. En un mot, lorsqu'un être se trouve affecté par cette démyélinisation, il se heurte irrémédiablement à une telle altération et développe alors le syndrome dit de sclérose en plaques. Or - et c'est là que les recherches du contrebassiste et de ses amis se révèlent effectivement très personnelles - JC Jones, ainsi qu'Aaron Askanase, ont été diagnostiqués, voilà une dizaine d'années, comme atteints de cette fameuse sclérose en plaques.

 

Cette nappe grouillante que j'entendais au fond de l'enregistrement n'était donc pas, comme je l'ai cru d'abord, une bande magnétique passée à l'envers, mais le son vingt millions de fois moins aigu de la myéline s'activant autour des centres nerveux d'un sujet précis... Vous pouvez facilement imaginer quelle dimension prend alors cette musique, son fond sonore constant et répétitif et les parties instrumentales des artistes invités à s'exprimer sur la bande. Car, s'il se livre dans cet album à une forme de réflexion intime à propos de son état physique, le rendant par là même aussi notoire que peut l'être sa musique, JC n'est pas le genre d'homme à s'abîmer seul dans l'introspection morbide. Le partage demeure son unique mode d'expression et il semble évident que ses amis musiciens, fauteurs de troubles impénitents partisans du désordre et du jeu permanents, deviennent partie intégrante du Myelin Muse Project auquel ils confèrent aussitôt la puissance cathartique de leur dynamisme et de leur infatigable quête de beauté.

 

Ainsi, peut-on entendre
successivement, sur cette nappe fondamentale,
l'archet de JC écorchant les cordes et bondissant de l'une à l'autre comme s'il craignait de s'y brûler, étranglant les aigus jusqu'à les étouffer puis retournant au pizzicato pour mieux tremper ses doigts dans la matière première du son. La clarinette d Harold Rubin suit le cours inamovible de la bande puis s'en détache peu à peu, se disperse dans l'éther et impose malgré tout le silence aux sons préenregistrés que suppléent aussitôt Yoni Silver et sa clarinette basse. Les deux souffleurs s'affrontent quelque temps, frères ennemis soudain pressés de définir leur territoire, et c'est finalement la voix de Rubin, passée au filtre du bec et du corps de bois, qui départage les prétendants : dès lors, chacun pourra jouir d'une part égale de l'espace disponible. Ariel Shibolet, de son côté, ne se pose aucune question de légitimité. Les arabesques brisées de son soprano tranchent dans le vif des textures organisées puis s'épanouissent en un large spectre liant les aigus les plus incisifs aux plus intimes bruits de succion, comme pour mieux rappeler qu'ici, le corps et ses humeurs restent la préoccupation majeure. D'ailleurs, la voix de Yael Tai est entrée dans la masse qui s'épaissit graduellement, se charge de chaque nouvel apport. On l'entendra plus tard encore, au cours d'une nouvelle interruption de la nappe corporelle, rythmant les onomatopées nées de sa gorge, émettant les sons indécis d'un langage à venir puis désintégrant le silence. Il y a aussi le baryton de Steve Horenstein, investi de l'autorité des sages et qui pose la certitude intrinsèque de sa sonorité au beau milieu du chacs, quand les opposants ferraillent et se disputent l'honneur de conduire l'auditeur au long du flux inflexible de cette myéline si rarement audible. Les percussions d'Haggar Fershtman débarquent sans crier gare au moment où on les attendait le moins et le choix du batteur, qui s'est plutôt porté sur les cymbales que sur les toms, souligne l'âprcté des échanges, la violence interne de cette musique rongée par la présence obsédante de la maladie et qui exsude la même tension qu'un camp de soldats, la nuit précédant le combat. C'est pourtant le contrebassiste qui ramène le calme par la rondeur et la gravité de ses cordes pincées, par une forme de douceur expressive fort éloignée de la résignation, mais qui sait à quel point l’efficacité de sa lutte ne passera que par l'acceptation de la situation initiale. Alors, la voix peut devenir parole et la poésie de Jake Marmer résonner de tout son sens... Ici, c'est le corps qui parle avec 1 esprit, au plus profond de la nature humaine

 

Jones s'est penché sur l'humanité de sa propre nature et il en est résulté cet album qui n'est pas seulement l'un des plus originaux, de par son parti pris singulier, mais tout simplement l'un des plus beaux qui soient, de par l'investissement de ces invites conviés à partager, durant quelques instants, l'intimité d'un homme d exception.
Un homme foncièrement pudique qui, le temps d'un enregistrement, lève pourtant le voile sur sa part de douleur.