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Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Jean-Claude "JC" Jones, signalons simplement que ce contrebassiste israélien, basé à Jérusalem
et amoureux de tout ce qui touche de près ou de loin à la basse, est un
militant hyperactif au rôle pour le moins fédérateur qui est parvenu à
réunir les jazzmen et autres improvisateurs installés en Terre Sainte (et
parfois ailleurs) sous l'égide de son propre label, Kadima Collective.
Un militant de la paix également, ce qui ne surprendra personne si l'on
tient compte de la situation actuelle au Moyen-Orient, capable de créer
une pièce pour quinze contrebassistes (et non des moindres) et d'emmener
tout ce joli monde jouer à Jérusalem puis Tel-Aviv et New York sous le
nom de "Deep Tones For Peace" ("DTFP"). Sa passion pour l'instrument grave et ses adeptes l'a conduit, ces dernières
années, à produire trois triptyques dédiés à trois de ses praticiens...
Le premier, intitulé "Guts", est l'œuvre de Mark Dresser et se compose d'un magnifique cd, d'un livret et
d'un DVD subtilement pédagogiques. Le second documente l'aventure "DTFP' et comprend l'enregistrement du concert donné le 26 avril à la Manhattan
School of Music de New York ainsi qu'un livret de photos et un film sur
l'enregistrement de la pièce, tous deux signés par Christine Baudillon
et François Lagarde (cf. chronique de Noël Tachet in Improjazz n° 177).
Le dernier, simplement dénommé "Solo", rend compte de l'activité de Joëlle Léandre et nous offre, donc, un solo enregistré
à Piednu, en mars 2005, la traduction en Anglais de ses échanges avec Franck
Médioni, déjà publiés en Français sous le titre "A voix basse", et un second solo capté, cette fois, en septembre 2009, au Guelph Jazz Festival.
Producteur et musicien prolifique, homme de passion et d'opiniâtreté, JC
force à la fois la reconnaissance de ses proches et l'admiration de ceux
qui ne connaissent de lui que le catalogue de Kadima Collective !
Or, il semblerait qu'à l’occasion de ce "Myclination" résultant
des recherches effectuées par le Myelin Muse Project, notre homme ait choisi,
pour une fois, de s’indure dans l'objet de son obstination créative. Le
Myelin Muse Project, dont l'intitulé mérite quelques explications, est né
du désir de quelques pionniers (JC lui-méme, le chimiste et musicien Andy
Shipway et l'acuponcteur guérisseur Aaron Askanase) de capter les sons fondamentaux
du corps humain. Vous savez, en effet, que notre organisme est constitué
d'une infinité de molécules toujours en mouvement dont le grand chambardement
produirait une insoutenable cacophonie s'il n'allait beaucoup trop vite et
n'émettait donc des sonorités beaucoup trop aiguës pour que nous puissions
les percevoir. Les trois hommes se sont donc mis au travail et, au moyen
d'un logiciel particulièrement sophistiqué, sont parvenus à ralentir progressivement
la vitesse des signaux reçus jusqu'à l'obtention d'un son vingt millions
de fois moins aigu que le message original, qui puisse ainsi atteindre notre
oreille.
Dès le départ, leur terrain d'investigation privilégié fut la myéline,
cette gaine de protéines enveloppant les fibres nerveuses, le cerveau,
la moelle épinière et le nerf optique, sans laquelle le système nerveux
dans
son ensemble s'altère peu à peu. En un mot, lorsqu'un être se trouve affecté
par cette démyélinisation, il se heurte irrémédiablement à une telle altération
et développe alors le syndrome dit de sclérose en plaques. Or - et c'est
là que les recherches du contrebassiste et de ses amis se révèlent effectivement
très personnelles - JC Jones, ainsi qu'Aaron Askanase, ont été diagnostiqués,
voilà une dizaine d'années, comme atteints de cette fameuse sclérose en
plaques.
Cette nappe grouillante que j'entendais au fond de l'enregistrement n'était donc
pas, comme je l'ai cru d'abord, une bande magnétique passée à l'envers,
mais le son vingt millions de fois moins aigu de la myéline s'activant
autour des centres nerveux d'un sujet précis... Vous pouvez facilement
imaginer quelle dimension prend alors cette musique, son fond sonore constant
et répétitif et les parties instrumentales des artistes invités à s'exprimer
sur la bande. Car, s'il se livre dans cet album à une forme de réflexion
intime à propos de son état physique, le rendant par là même aussi notoire
que peut l'être sa musique, JC n'est pas le genre d'homme à s'abîmer seul
dans l'introspection morbide. Le partage demeure son unique mode d'expression
et il semble évident que ses amis musiciens, fauteurs de troubles impénitents
partisans du désordre et du jeu permanents, deviennent partie intégrante
du Myelin Muse Project auquel ils confèrent aussitôt la puissance cathartique
de leur dynamisme et de leur infatigable quête de beauté.
Ainsi, peut-on entendre
successivement, sur cette nappe fondamentale,
l'archet de JC écorchant les cordes et bondissant de l'une à l'autre comme
s'il craignait de s'y brûler, étranglant les aigus jusqu'à les étouffer
puis retournant au pizzicato pour mieux tremper ses doigts dans la matière
première du son. La clarinette d Harold Rubin suit le cours inamovible
de la bande puis s'en détache peu à peu, se disperse dans l'éther et impose
malgré tout le silence aux sons préenregistrés que suppléent aussitôt Yoni
Silver et sa clarinette basse. Les deux souffleurs s'affrontent quelque
temps, frères ennemis soudain pressés de définir leur territoire, et c'est
finalement la voix de Rubin, passée au filtre du bec et du corps de bois,
qui départage les prétendants : dès lors, chacun pourra jouir d'une part
égale de l'espace disponible. Ariel Shibolet, de son côté, ne se pose aucune
question de légitimité. Les arabesques brisées de son soprano tranchent dans
le vif des textures organisées puis s'épanouissent en un large spectre
liant les aigus les plus incisifs aux plus intimes bruits de succion, comme
pour mieux rappeler qu'ici, le corps et ses humeurs restent la préoccupation
majeure. D'ailleurs, la voix de Yael Tai est entrée dans la masse qui s'épaissit
graduellement, se charge de chaque nouvel apport. On l'entendra plus tard
encore, au cours d'une nouvelle interruption de la nappe corporelle, rythmant
les onomatopées nées de sa gorge, émettant les sons indécis d'un langage
à venir puis désintégrant le silence. Il y a aussi le baryton de Steve
Horenstein, investi de l'autorité des sages et qui pose la certitude intrinsèque
de sa sonorité au beau milieu du chacs, quand les opposants ferraillent
et se disputent l'honneur de conduire l'auditeur au long du flux inflexible
de cette myéline si rarement audible. Les percussions d'Haggar Fershtman
débarquent sans crier gare au moment où on les attendait le moins et le
choix du batteur, qui s'est plutôt porté
sur les cymbales que sur les toms, souligne l'âprcté des échanges, la violence
interne de cette musique rongée par la présence obsédante de la maladie
et qui exsude la même tension qu'un camp de soldats, la nuit précédant
le combat. C'est pourtant le contrebassiste qui ramène le calme par la
rondeur et la gravité de ses cordes pincées, par une forme de douceur expressive
fort éloignée de la résignation, mais qui sait à quel point l’efficacité
de sa lutte ne passera que par l'acceptation de la situation initiale.
Alors, la voix peut devenir parole et la poésie de Jake Marmer résonner
de tout son sens... Ici, c'est le corps qui parle avec 1 esprit, au plus
profond de la nature humaine
Jones s'est penché sur l'humanité de sa propre nature et il en est résulté cet
album qui n'est pas seulement l'un des plus originaux, de par son parti
pris singulier, mais tout simplement l'un des plus beaux qui soient, de par
l'investissement de ces invites conviés à partager, durant quelques instants,
l'intimité d'un homme d exception.
Un homme foncièrement pudique qui, le temps d'un enregistrement, lève pourtant
le voile sur sa part de douleur.
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